Dans le Feu sacré (Gallimard), on lit : « Le facteur Dieu s’active ou se désactive en fonction des hégémonies, arrogances ou inégalités. L’intemporel et le temporel jouent leur partie de concert, et les partitions s’entremêlent. » Votre démonstration de l’invariance du phénomène religieux invalide-t-elle la thèse d’une sortie de la religion ?

Régis Debray :La religion est un latinisme, un mot emprunté par Tertullien en 197 à l’establishment romain. La religion ne permet pas de comprendre le religieux. La religion entendue comme adoration d’un Dieu unique — avec des écritures saintes, un clergé, des dogmes, une théologie — ça ne s’applique pas à la plupart des cultes, y compris ce que l’on nomme religions séculières ou civiles. Le mot de religion, je le crains donc beaucoup. Il faut commencer par le déconstruire. Le mot de culte me paraît plus adéquat. Le culte c’est deux choses : une réunion (des assemblées) et des rituels. Il y a culte dès qu’il y a une croyance qui réunit des gens et que cette croyance est une croyance en une réalité ou un sujet méta-empiriques. Ce peut être un ancêtre, un événement passé, une déité, une personnalité. La sortie des religions, je n’y crois pas du tout. Il faudrait que l’homme cesse d’être un animal symbolique. L’homme est un être qui met en rapport l’ici avec un ailleurs, le maintenant avec un jadis ou un demain. Il y aura donc toujours une mise en signe des choses brutes, et notre vie actuelle renverra toujours à quelque chose d’autre. Cette fonction symbolique, c’est elle qui porte la religiosité, qui n’a pas besoin de Dieu pour exister.